ISTENQS
Ici se termine enfin
Notre quête Spirituelle

 

 

Les Sri

 et les larmes du chercheur

 

Thierry Vissac

 

 
 

L’inde mythique, aux yeux de nombreux chercheurs spirituels occidentaux nés dans la seconde partie du XXe siècle, est le berceau de la spiritualité. Pour beaucoup, ce pays est le seul à avoir vu naître autant de saints et le salut ne semble pouvoir venir que d’eux. Les « gurus » et les « avatars » qui voyagent en Occident ont un succès phénoménal de par leur seule origine. Comment le spectateur pourrait-il rester indifférent devant ces êtres vêtus de robes blanches immaculées ou oranges, assis sur des trônes bordés de fleurs et aux décors exotiques, parlant une langue étrange et psalmodiant des chants mystérieux dans les fumées d’encens et le rythme des rituels ? Le simple fait de les voir et de les entendre fait voyager, l’environnement commun du quotidien est balayé, comme si un être d’un autre monde venait de faire son apparition. Ils sont le support idéal de toutes les identifications et projections.    

J'ai ainsi rencontré de nombreuses personnes en quête d'extraordinaire qui se disent disciples d’un Swami ou d'un Sri, lors de leurs visites annuelles dans nos pays. Mes dialogues avec ces personnes sont généralement assez brefs, car très peu sont animées d'un désir authentique de faire le jour en elle, de développer une autoréférence spirituelle et cherchent plutôt à vivre le sentiment de vénération et l’espoir indicible qui vient avec.

Pour celui ou celle qui refuse, consciemment ou non, la condition humaine, ordinaire dans son apparence, il n’y a pas d’autre but que de trouver « un autre » qui lui fournira l’amour, un « au-delà » plus reluisant que l’existence qu’il ou elle se crée au quotidien. La quête affective se poursuit ainsi dans une recherche de modèles et de figures paternelles, de « dieux incarnés » et d'amants cosmiques et dans l’impossibilité qui en résulte à revenir à ce qui doit être découvert en soi pour que l'existence ne demeure pas une course effrénée vers de nouvelles déceptions. Même si ces âmes en quête s’en défendent le plus souvent : il est plus important pour la plupart de se sentir « en amour » d’un autre (et les « avatars » promettent explicitement rien de moins que l'amour de Dieu) que d’être en amitié avec soi-même (l'acte d'amour fondamental) et de traverser courageusement ses propres limitations psychologiques.

Sur ces bases, le lien qui se tisse avec l’avatar est pernicieux, parce que le chercheur affirmant se rapprocher de lui pour trouver la liberté, s’engage en fait inconsciemment dans une relation de dépendance. Le décalage reste alors permanent entre les moments de grâce (la rencontre éphémère avec l’avatar) et le quotidien (le retour à l'apparente vacuité de soi et ses automatismes). Avec le temps, cette mécanique fantasmagorique de la quête conduit inéluctablement à la désillusion vis-à-vis de la spiritualité, voire au conflit avec les maîtres que le chercheur avait vénérés. Il est pourtant indispensable que ces disciples autoproclamés prennent la responsabilité de leurs actes : ce ne sont pas nécessairement les maîtres qui les ont trompés, mais eux-mêmes qui ont poursuivi des mirages.

Le temps me semble propice à une démarche de remise en question de la démarche spirituelle, à l'avènement d'une spiritualité sans passé, sans « autre pays », sans rituel automatique, à une exigence fondamentale qui ramène à « ce qui est », qui fait le jour en soi dans les moments les plus communs, qui ne s’illusionne pas sur les séductions de l’exotisme, qui confronte les obstacles, les défenses et la peur de leur propre vulnérabilité, sans recourir à l’artifice du « disciple » qui s’autorise quelques jours de grâce par an (mais qui reproduit inlassablement ses schémas de comportement le reste du temps), sans céder aux sirènes de la quête affective et les désespoirs qui s’ensuivent, sans faire semblant de croire qu’un magicien, plus compétent que les autres, est enfin venu pour nous donner ce coup de baguette qui nous libérera de la souffrance.  

S’il y a une exigence et un courage certains dans l’acte salutaire de ne plus nourrir l'illusion, un lâcher-prise qui donne parfois l'impression d'une forme d’austérité ou de désenchantement, il y a une belle surprise dans cette nudité salutaire qui permet de soulever le couvercle du coffre au trésor sur lequel nous sommes assis. Il faut s’attendre à quelques bouleversements dans cet engagement profond mais la recherche qui se tourne « vers l’autre », comme source de notre salut, était de toute façon erronée. Ce n’est donc pas comme s’il y avait une autre option et la perte des illusions (parfois déchirante au départ) sera largement compensée par le retour à la qualité d’un instant commun vécu dans l’ouverture, et ainsi de l'instant suivant, et du suivant…  

Nous vivons un temps d’effondrement. Il sera bouleversant pour tous ceux qui ont ancré leur quête dans les mirages, l’affectif ou le mental et fera table rase de la spiritualité du passé. Je vois dans cette merveilleuse catastrophe la possibilité que notre humanité s’en trouve ainsi régénérée. La bonne nouvelle est que nous sommes tous invités à participer à ce renouveau.  

 

Note : J'ai pratiqué les méthodes orientales pendant près de 20 années. Je parle donc de l'Inde et de ses rituels en connaissance de cause et sans condescendance pour ses "fans" dont j'ai été. Mais l'effondrement salutaire que j'ai vécu au tout début de ce siècle, au milieu des artifices de ma quête, m'incite à partager sans détour ni précaution (je m'adresse en effet depuis toutes ces années aux chercheurs "à bout de course") de la valeur d'une spiritualité épurée et directe qui ne se cantonne pas à générer des atmosphères et à vénérer des êtres supérieurs. Notre époque est idéale pour réinventer le monde dans tous ses aspects et la spiritualité en est une dimension fondamentale.

 

Autres références sur le même thème : 

La vie commence là où finit le rêve, témoignage de Christiane ancienne disciple d'Amma. 

Les conférenciers à la mode

Un regard sur une saine relation d'aide : lire "l'ami spirituel" et Maîtres et disciples.

Développement personnel et spiritualité et Pourquoi la fin de la course ?  

Une âme en paix dans un « corps de merde » ? 

La relation à l'autre n'est pas la source de la joie mais l'espace de son expression et Qu'est-ce qu'aimer ? 

Pièges et Illusions de la démarche spirituelle, le singe sur le sentier du sage.

Pour approfondir le sens de l'effondrement, voir le DVD : "entretien avec Thierry".

 

 

© Thierry Vissac, Textes, photos et dessins sur toutes les pages du site .