ISTENQS

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Notre Quête Spirituelle

Maîtres et disciples

selon Mariana Caplan

 

Commentaire de Thierry Vissac (juin 2012)



 

Mariana Caplan, dans son ouvrage : Gourou, vous avez dit Gourou ?  analyse d’une manière critique la relation maître à disciple tout en défendant sa valeur traditionnelle dans une démarche spirituelle, y compris en occident, réputé hostile au principe même d'une telle relation. Si elle témoigne de son expérience de plusieurs « gourous » qu’elle juge pour le moins inaptes à la fonction, elle expose aussi d’une façon originale et pertinente les écueils du côté du « disciple ». Je relève ci-dessous quelques passages de son livre qui font écho à ma propre perception du phénomène (voir en particulier Le singe sur le sentier du sage : pièges et illusions de la démarche spirituelle et mes constats sur la quête affective).

Pour une lecture simplifiée, en particulier si le terme gourou éveille trop de réactions a priori, je suggère de remplacer les termes « maître » et « disciple » par « enseignant » et « élève », « ami spirituel » et « chercheur », par exemple, puisqu’il est question, avant toute apparence culturelle, du fond de la transmission et des relations d’aide. Ces extraits du livre de Mariana n’évoquent pas la phase d'autonomie spirituelle, aboutissement d’une relation d’aide (sur ce sujet, voir mon texte « Aide-moi à faire seul »), mais se concentre sur les étapes préliminaires de compréhension d'une telle relation et de ce qu'elle soulève. 

« La relation authentique entre le maître et le disciple est une relation de travail sur le Soi (…) elle n’est pas destinée à apaiser nos faiblesses psychologiques mais au contraire à les mettre à nu. Un disciple a beau le savoir en théorie, quand les schémas ressurgissent, il y a de grandes chances pour qu’il en résulte une des deux conséquences suivantes :

- Le disciple totalement inconscient interprète l’attitude du maître dans un registre allant d'injuste à contraire à l’éthique voire totalement démente

- Le disciple comprend intellectuellement que sa réaction est due à sa propre faiblesse, mais comme le maître a mis le doigt sur un point sensible, toute une gamme d’émotions s’élève, malgré les explications (…) ce deuxième cas de figure offre l’inestimable opportunité de s’observer soi-même » 

Pour finalement devenir  « un homme mûr et responsable, et non plus comme un disciple puéril cherchant à être psychologiquement rassuré par une projection de père mystique » 

Dans le premier registre : « La mécanique de l’ego fait pression pour justifier son manque de confiance, par un système d’auto-sabotage qui projette des comportements et des croyances validant sa conviction que la vie est réellement telle que l’imagine son esprit conditionné » 

Mariana Caplan témoigne de la conséquence de ces blessures de jeune fille n’ayant pas été reconnue par son père, sur la relation à un de ses gourous provisoires :  « Il me fallut plus d’années encore, longtemps après l’avoir quitté, pour admettre que j’avais inconsciemment provoqué cette réaction de sa part avec mon attitude orgueilleuse (ndr : elle dit avoir perçu une émotion amoureuse chez lui qu’elle s’appliquait à rejeter et dont il aurait souffert), tendant à chercher, par image interposée, la reconnaissance de mon père, pour ensuite mieux le frustrer et me venger de ne pas avoir eu cette reconnaissance à laquelle j’aspirais » 

Mariana Caplan décrit comment la morale occidentale apeurée pose des garde-fous encadrant la relation au point de parfois la limiter « Il me semble assez incongru d’accepter en général les corporatismes à structure pyramidale ou le système hiérarchique de gouvernement (…) et de vouloir en même temps, lorsqu’il est question de spiritualité, que le gourou ne soit pas le gourou, mais un « ami spirituel », un « mentor », un « guide », un « maître non-maître ». Ceux qui écrivent sur la spiritualité se donnent beaucoup de mal pour rassurer leurs lecteurs en leur certifiant que lorsqu’ils parlent de leur maître, ils ne parlent pas d’un gourou (comme si ce terme impliquait obligatoirement quelque chose de négatif) mais d’une relation égalitaire, non autoritaire, entre un aîné et son cadet » au point que certaines communautés spirituelles connues « élaborèrent un code d’éthique auquel il fut demandé à tous les enseignants d’adhérer. La principale difficulté avec ce système est qu’il limite énormément les possibilités d’action du maître dans sa relation au disciple, alors qu’un large éventail de comportements, comprenant éventuellement des attitudes peu conventionnelles, peut se révéler indispensable pour amener le disciple à l’étape suivante de son développement » 

« La question de savoir si le maître est parfait ou non n'est pas le véritable problème. Par précaution, nous pouvons supposer que la plupart des maîtres occidentaux ne vont pas satisfaire à notre concept mental de perfection et qu'ils risquent donc de nous « trahir » ou du moins de trahir les projections et les attentes que nous avons à leur égard. À un certain moment et sur un certain plan, nous serons déçus ».

Elle pose des conditions sérieuses à l’engagement de la part du « disciple » dans une telle relation : « Nous devons nous demander : Tiendrai-je mes engagements ? (…) suis-je disposé à respecter sa fonction d’enseignant au lieu d’insister pour qu’il remplisse le rôle d’un bon père, d’un bon amant, ou d’un bon ami ? (…) accepterai-je d’être responsable. Si ma réponse est non, suis-je prêt à changer mes comportements habituels afin de devenir un disciple conscient ? »  

Je suis en accord avec les propos de Mariana ci-dessus. Mais je ressens aussi qu'entre l'obéissance quasi automatique et culturelle au gourou que l'on trouve en Orient et la résistance totale au maître que l'on trouve en Occident, il devrait exister une "voie médiane" qui n'a pas encore vu le jour. La question ne devrait pas être celle de l'intérêt, indubitable, d'un accompagnateur spirituel à certaines étapes de notre existence mais de la façon dont on le reconnait comme tel (ce qui suppose qu'on puisse faire de bons et de mauvais choix), de la façon dont on peut vivre une relation consciente avec lui (ce qui suppose qu'une fois reconnu, l'élève ne devrait pas confondre l'activation de ses propres blessures et réactions égotistes avec un problème qui se trouverait chez lui). Dans une génération où le respect des maîtres d'école et professeurs de collèges et de lycées n'est plus requis (voire défié en permanence), il est vrai que la tâche de la transmission est rendue difficile. Dans le même temps, la perspective de l'autonomie spirituelle, comme aboutissement de tout accompagnement, devrait être clarifiée dans les spiritualités du XXIe siècle.

 

Lire également : L'ami spirituel, Le passeur, Aide-moi à faire seul, La demande d'amour, Les Sris et les larmes du Chercheur, La vie commence là où finit le rêve.

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Mariana Caplan : Gourou, vous avez dit Gourou ?  Maîtres et disciples dans une ère de faux prophètes, éditions La Table Ronde (plus subtilement intitulé en anglais "La question du gourou : les périls et récompenses du choix d'un enseignant spirituel").

 

 

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