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Pour une spiritualité incarnée (6) : l'enseignement de la peur



Thierry Vissac

 

Il nous a longtemps semblé que l’indifférence convenait mieux à notre recherche du bonheur. Nous devions prendre « de la distance », « de la hauteur », ne pas « porter toute la misère du monde » sur nos frêles épaules. N’étions-nous pas ici pour être heureux ? Dans ces conditions, il fallait se couper du malheur (des autres) qui risque de nous contaminer. Mais ce fantasme, qui s’ajoute à d’autres dans l’illusion de contrôle, n’a pas fait long feu. Même si « l’éveil » semblait promettre une sorte d’invincibilité ou d’immunité, nous avons toujours vécu le retour de la peur, tapie derrière nos ambitions, nos activités fébriles, nos fuites quotidiennes. La paix intérieure a cédé la place à nouveau, alors qu’elle semblait si proche d’être conquise, par instants. Que vient faire cette peur au milieu de notre projet de bonheur personnel ? C’est rageant. Une maladie, un accident, l’âge, une perte, une épreuve viennent nous rappeler à notre condition humaine. Il y a une erreur quelque part dans le plan Divin ? Il est inacceptable de retrouver ce tremblement bien connu, cette terreur larvée de n’être plus rien.

 

Mais nous avons vite remarqué aussi que cette peur nous avait faire perdre toute notre arrogance. Y aurait-il un lien de cause à effet ? Assis sur notre trône de certitudes et de plans sur la comète, nous étions plutôt stables. Nous avions « trouvé un équilibre », comme on dit couramment. N’est-ce pas le but de la vie ? Être en équilibre ? Pourquoi retomber dans le déséquilibre ? Zut ! Rien n’est donc permanent ? Nous voulions sécuriser la paix, le bonheur, solidifier notre équilibre, nous nous faisions (re)connaître avec ces valeurs et la vie vient tout gâcher en nous faisant cette mauvaise farce ?

 

Il est difficile dans une société qui s’est inventée récemment une volonté de réaliser tous ses désirs, aussi rapidement que possible, d’accepter que les lois naturelles n’ont pas changé malgré nos prérogatives. Nous ne sommes pas ici pour stabiliser un état de bonheur. D’ailleurs, chaque fois que le matérialisme a réussi, brièvement, à nous construire une forteresse de protection, nous avons succombé à l’arrogance, à une fermeture notable du cœur et à l’indifférence. Nous savions intimement que nous nous y étions perdus mais comment revenir en arrière ? C’est impossible. Tout notre système nous dit que nous sommes « au sommet » dans les positions privilégiées. Retourner où, dans ces conditions ? Nous passons notre vie à essayer d’atteindre le sommet et à nous y maintenir à chaque fois que nous croyons y être arrivés. Nous voulons être « au top ». Certains se pensent alors plus humbles parce que leur sommet est moins haut que celui des plus ambitieux. Mais rechercher la sécurité dans la permanence de nos conquêtes est une démarche matérialiste. La spiritualité incarnée nous enseigne que nous ne contrôlons rien (jamais très longtemps pour être honnête), que nous ne pouvons conquérir la santé, la joie et l’immortalité. Lorsque nous réalisons que tout ce que nous faisons c’est de chercher à satisfaire ces illusions et que nous n’y arriverons pas, nous avons peur. La vieille terreur vient nous saisir à nouveau. Faut-il nous battre pour l’enfouir encore ? C’est bien tentant. Nous faisons ça, dans un premier temps. Mais elle est forte. Elle revient. Ce qu’il faut entendre là, ce n’est pas que nous sommes soumis à une fatalité horrible mais que cette peur vient nous enseigner bien mieux que nos conquêtes illusoires.

 

L’Intelligence de la vie organise et nous sommes comme une entreprise de contre-espionnage qui chercherait à déjouer ses plans. Il faut le reconnaître, il est insupportable pour chacun de nous, au fond, dans notre identité personnelle, de céder aux exigences de la vie : « être malade, il n’en est pas question, vous n’avez pas une molécule de synthèse pour stopper tout ça ? », « mourir, vous n’y pensez pas, c’est un scandale », « souffrir, c’est une erreur, il faut arriver à éradiquer toute forme de douleur de cette planète », « avoir l’impression de n’être rien, vous êtes fou ? Je sais qui je suis, quand même ! ». Nous aimerions que notre monde soit à l’image d’un paradis, que notre existence soit un long fleuve tranquille. La peur naît de cette croyance fondamentale, de cette quête qui n’a pas été remise en question. Comme nous savons que la vie est plus forte que notre volonté, nous sommes terrifiés. Mais il faut une bonne dose de courage pour arriver à la compréhension de tout ce que cela signifie dans notre existence. Si nous laissons œuvrer l’intelligence de la vie, que devenons-nous ? Si notre colère et notre arrogance face au chaos de l’existence devaient céder, que resterait-il de nous ? Pouvons-nous vivre cette peur et y trouver quelque chose ?

 

Quel est l’enseignement de la peur ? Elle nous dit que ce que nous croyons être est une imposture, nous sommes « fake » comme on dit dans les réseaux sociaux. C’est l’imposteur en nous qui est terrorisé. L’âme ne bouge pas. Mais nous allons vivre des périodes plus ou moins prolongées où nous oublierons l’âme et ne serons plus que cette peur vertigineuse. Elle va alors nous enseigner à l’envers de toutes nos stratégies. Elle va découdre ce que nous allons tenter de recoudre à chaque instant. Elle peut nous faire hurler chaque fois qu’elle nous fait mettre un genou à terre. Au fond, pour clarifier ce qui se passe, je peux prendre un raccourci dans mon explication : si nous laissions l’âme se manifester simplement, dans son ouverture, son absence de combat, son accord spontané avec l’intelligence de la vie, tout serait plus simple. Mais nous ne sommes pas ainsi. Nous avons quelque chose à apprendre dans la « contrainte de la peur ». Alors, la peur semble vouloir nous mettre en pièces, nous désintégrer, nous précipiter dans des gouffres insondables. Mais ce ne sont que les illusions de notre combat. Oh, il faut s’attendre à ne pas les vivre comme des illusions, mais il n’est pas mauvais de rappeler la vérité, quand même. Même pétris par la peur, qui est généralement désignée comme l’ennemi, nous sommes pourtant enseignés. C’est horrible par moment. Mais nous commençons en même temps à goûter à l’humilité, à une forme de sagesse nouvelle. La petitesse de notre condition semble faire de la place pour quelque chose de plus grand. C’est fugace au départ, insaisissable et la volonté de crier et de se battre fait que nous n’en disons rien à personne, nous ne voulons même pas nous l’avouer à nous-mêmes. Nous voulons retrouver notre « état permanent », notre « personnage social » si bien découpé et sécurisant. Nous allons nier que l’espace qui s’ouvrait après le travail de la peur avait quelque chose de spectaculaire, quelque chose de sain. Mais c’est tellement opposé à la façon dont nous avons bâti notre existence que nous revenons vite à nos points de repère. Nous reprenons notre longue ascension des sommets illusoires. Nous nous réconfortons les uns les autres dans notre mission de vaincre l’intelligence de la vie. Nous soufflons, à nouveau. Ouf, la peur est passée.

 

Mais, inévitablement, aussi longtemps que nous n’aurons pas compris, elle reviendra. Pour nous enseigner. Et si nous laissons descendre en nous le sens de ces mots, nous savons que ce n’est pas une mauvaise nouvelle.



   

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