Pour une spiritualité incarnée (2):
l'âme préparée

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Thierry Vissac
(août 2015)

 

 

Nous avons vu que l'acceptation de notre condition humaine dans une démarche spirituelle saine, contrairement à la fuite dans des poches de rêve ou de fascination, permettait à l'âme de vivre au mieux sa préparation. Qu'est-ce que la « préparation » ?

 

 

L'incarnation, c'est l'âme dans le corps. C'est une sensation précise sur laquelle nous nous penchons rarement en conscience. Lorsque je parle de nostalgie de la liberté, celle qui nous pousse au rêve par exemple, j'évoque une des expressions de cette sensation.  C'est cette nostalgie qui nous pousse à exiger la liberté parfois, même face à des contraintes irréductibles. Mais la vie quotidienne nous ramène à la contrainte et ce phénomène nous désespère lorsqu'il s'oppose à la croyance qu'il faut sortir des contraintes, que nous ne devons plus accepter ce qui nous est donné à vivre afin de nous accomplir spirituellement ou humainement. Nous résistons à vivre ce qui nous est donné parce que nous avons développé un intérêt artificiel pour des rêves inaccessibles, un besoin exagéré de merveilleux, d'émancipation des nécessités terrestres. Nous ne percevons donc pas l'intérêt de l'incarnation. Nous y voyons la souffrance, alors que certains rêves spirituels nous promettent un bonheur éternel dans le détachement de notre humanité.

 

 

L'adolescence spirituelle peut se permettre de rêver à l'immortalité et au bonheur éternel, mais les vieux chercheurs sont confrontés au réel. Ce constat peut amener à une forme de désespérance. Mais la compréhension de ce qu'est la préparation de l'âme nous ramène dans de bonnes perspectives. Nous devons d'abord observer notre existence avec honnêteté, sans le filtre du rêve, et y reconnaître les passages que nous avons pris pour des calamités, des erreurs, des moments inutiles. Nous pouvons observer également tous les passages que nous avons reçus comme des cadeaux. La différence est-elle objective ? Lorsqu'une contrainte est vécue comme un enfermement, nous la vivons comme une malchance. Nous avons constaté que certaines personnes voient la nourriture comme quelque chose dont on pourrait, et devrait sans doute, se débarrasser. Ces personnes vivent la nourriture matérielle comme un problème. Elles peuvent même en souffrir alors que la majorité des êtres humains aime manger et a trouvé le moyen de faire de cette contrainte imparable un moment agréable. C'est une affaire de perception qui trouve un éclairage frappant dans cet exemple de la nourriture. Mais au-delà de ce qui est agréable ou non, c'est le sens de la préparation qui nous intéresse principalement. Mon âme est préparée, ça veut dire qu'elle est travaillée par l'expérience qu'elle vit dans le corps. C'est vrai de toute expérience, de toute manifestation, de toute sensation. Si nous isolons mentalement une expérience de ce processus de préparation, nous pouvons avoir envie de la rejeter et de la remplacer par autre chose. Mais si nous l'accueillons comme un temps de préparation, dont la finalité nous échappe souvent, nous sommes dans une relation plus ouverte avec l'événement. Je n'affirme donc pas que nous savons toujours à quoi nous sommes préparés, mais que nous sommes préparés dans tous les cas. Il arrive que nous comprenions qu'une épreuve nous a transformés et que nous puissions en désigner les aspects positifs mais il arrive aussi souvent que le sens d'un passage particulier de notre vie nous échappe tout à fait sur le plan de la compréhension. La préparation n'a d'ailleurs pas grand chose à voir avec la compréhension logique que nous avons des processus auxquels nous sommes soumis, elle est justement un processus vivant qui n'agit pas sur le plan de l'intellect mais dans des strates plus profondes de notre nature.

 

 

Nous n'aimons pas être dominés. Mais nous vivons tous des événements naturels qui font justement cela. La maladie, de la plus bénigne à la plus sérieuse, est une domination. Nous voulons en sortir, et nous en sortons souvent, mais le processus lui-même est perçu comme une parenthèse désagréable, hors du processus qui nous intéresse et que nous contrôlons. Le vieillissement reste un problème dans notre civilisation également. Nous nous percevons comme des personnes engagées spirituellement quand nous sommes en stage et que nous y vivons de bons moments attendus, mais nous cessons de l'être quand au sortir de ce stage nous retrouvons un quotidien avec ses contraintes. Nous construisons ainsi nos rêves à partir de l'imagination que le temps privilégié du stage devrait s'étendre à tous les instants de notre vie, nous croyons même qu'il y a des êtres qui vivent leur vie ainsi.

 

 

Les moments privilégiés ne sont pas une meilleure préparation pour la finalité de notre existence que les moments de contrainte dans le quotidien. Ils nous éloignent même de la préparation quand ils ne sont finalement qu'une distraction, une volonté d'être « tranquille ». Je ne dis pas que nous devons éviter la distraction et la tranquillité mais que nous distraire de ce qui nous travaille n'est pas toujours la meilleure façon de le vivre en conscience et que la tranquillité ne vient pas réellement de la fuite. En fait, la vie n'est pas souvent merveilleuse dans son processus, mais dans sa finalité. Une épreuve prend son sens dans le fait que nous ne la vivons ni comme une erreur, ni comme une punition, ni comme une parenthèse hors de la vie que nous contrôlons. Elle œuvre à quelque chose qui nous échappe quand nous regardons ailleurs, elle travaille à une révélation intime que nous tenons à distance quand nous rêvons d'autre chose. Mais elle fait quelque chose de positif de nous.

 

 

L'expérience de l'âme incarnée n'est pas faite pour que nous nous en tirions au mieux dans un destin aléatoire avec un maximum de distractions et le minimum de difficultés. Elle nous prépare à un devenir caché qui va se révéler à nous de plus en plus clairement (pas nécessairement dans le temps de cette existence, d'ailleurs). Si nous nous offrons à cette préparation de l'âme par l'Intelligence de la vie, nous allons y découvrir ce qui y est caché. Les formes de cette préparation sont multiples, certaines très agréables. Mais la préparation qui, par exemple, nous ramène à l'humilité fondamentale de l'existence ou à la vraie patience est parfois plus âpre. La souffrance reste cependant à la mesure de notre foi dans le sens de ce processus de préparation. Vivre l'instant présent, c'est réellement accepter la préparation de notre âme dans l'incarnation et ses contraintes diverses. Je n'irai pas jusqu'à prétendre que toutes les contraintes peuvent être vécues joyeusement, comme il est de bon ton de le promettre dans la spiritualité contemporaine, mais il est vrai qu'une expansion de la conscience est possible dans la façon de regarder ce qui nous est donné à vivre.

 

 

Tous ces mots effleurent le sens. Il reste à le vivre. 

 

 


   

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