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Notre Quête Spirituelle 



 

Erreur d'aiguillage ?

 

Thierry Vissac

 

 

 

 

Dans le domaine des spiritualités contemporaines, nous sommes confrontés à une erreur d’aiguillage. À l’origine, on trouve une simple méprise (aux conséquences complexes) à laquelle personne n’a encore remédié : le message spirituel n’est généralement pas reçu par les bons destinataires. Le public des « nouvelles spiritualités » (tout ce qui n’est pas religion établie) est principalement constitué de personnes en grand manque d’amour. Ces dernières sont nombreuses à se tourner vers les maîtres spirituels et les pratiques issues de spiritualités exotiques parce qu’elles y trouvent plus de respect et de douceur que dans le cadre impersonnel et parfois brutal des méthodes d'accompagnement thérapeutique conventionnelles.

Ces personnes ne pensent pas être victimes d’une erreur d’aiguillage, leur choix est conscient. Mais le décalage entre ce qui leur est réellement proposé (un dépassement de soi) et ce qu’elles en attendent (une attention sur soi) est parfois important. Là où un orateur leur parlera d’un chemin vers dieu, elles n’auront d’yeux que pour l’orateur et tenteront d’obtenir l’attention bienveillante qu’il pourrait éventuellement leur porter, là où un autre évoque une autonomie, elles ne rêvent que d’appartenir à une famille spirituelle qui les protégera, là où il est question d’apprendre à accueillir/accepter ce qu’elles vivent, elles ne rêvent que d’aller mieux affectivement, quand on évoque la transcendance, elles demandent du concret, lorsqu’on leur offre la possibilité de conscientiser leurs automatismes, elles se précipitent à les reproduire une fois le stage terminé, parce que c’est surtout le temps agréable et enveloppant du stage qui les intéresse et pas réellement son contenu. Au bout du compte, la grande majorité d’entre elles aura tendance à se satisfaire de la forme, quand le fond ne les atteindra pas, à l’insu ou au grand dam de l’orateur, selon les cas [1].

Le constat est brutal : parce que « la spiritualité » est peuplée de personnes souffrantes qui pour beaucoup tournent en rond, elle a perdu son crédit dans nos sociétés (les pratiquants, faute d'être au bon endroit au bon moment, n’y guérissent pas vraiment de leur demande d’amour inextinguible et ne sont donc pas représentatifs d’une démarche efficace).

Les vrais candidats à une démarche spirituelle moderne et courageuse sont rares et ne voudront pas se mêler à des cercles où la spiritualité est diluée dans un coaching superficiel et sans verticalité. Où vont-ils ? Soit ils sont solitaires, et les mieux « armés » pour une exploration intérieure se dispenseront alors des « groupes de travail » et vont développer une approche plus secrète, soit ils rejoignent les grands courants majoritaires des spiritualités conventionnelles qui, à défaut d’offrir quelque chose de neuf et en accord avec notre temps, possèdent des structures impressionnantes et donnent une apparence de sérieux.

Cette erreur d’aiguillage ne devrait durer qu’un temps (même si ce temps peut être assez long à l’échelle d’une vie humaine). Quelque chose est en train d’émerger qui devrait permettre que l’aspiration spirituelle authentique rejoigne ceux à qui elle est destinée, leur offrant des perspectives nouvelles plus adaptées à notre temps, tout en offrant les bons rails aux personnes qui, à un moment ou un autre de leur existence, cherchent quelque chose de plus personnel. Je ne veux pas dire que ces dernières ne méritent pas une attention satisfaisante (ou qu’elles ne pourront jamais s’engager dans une démarche spirituelle) mais que cette attention devrait  être adaptée à leur demande réelle du moment (si on cherche l’attention, la reconnaissance et l’affection dont on a pu effectivement être privé, l’enseignement des spiritualités peut être prématuré parce que ce dernier repose sur un regard moins tourné sur le besoin de combler des manques personnels). Ce n’est que dans cette reconnaissance honnête des aspirations que je vois une possibilité que se dissipent les confusions dont notre appel spirituel intérieur a souffert ces dernières décennies.

Pour ma part, je ne vois pas d’obstacle ni de honte au fait d’avoir une grande demande d’amour, mais si cette attente est seule à conduire la vie d’un personne, je considère comme un leurre de prétendre que l’on est avant tout intéressé par la pratique du regard conscient et prêt à abandonner ses illusions personnelles. Une demande d’amour qui n’a pas été éclairée et qui est le moteur inconscient de nos actes revient à un moment ou une autre faire valoir ses « droits » et, si l’enseignement spirituel renvoie finalement la personne à elle-même, l’évidence de l’erreur d’aiguillage va lui sauter douloureusement aux yeux et provoquer une crise.  Cette mise en garde pourrait épargner quelques crises inutiles, parce que ces dernières arrivant tardivement, elles provoquent souvent un sentiment de rejet désabusé.

Thierry Vissac


1 J’évoque bien sûr les enseignements qui ont un « fond », car il en existe un certain nombre qui jouent uniquement de la forme pour satisfaire le public.

 
   

© Thierry Vissac, Textes, photos et dessins sur toutes les pages du site .