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Sur deux jambes

 

Thierry Vissac
 


 

La spiritualité incarnée progresse sur deux jambes : d’une part, l’émergence de l’âme (émergence de la strate fondamentale de l’être, facteur d’équilibre pour les autres strates, ainsi que source d’information sur notre chemin de vie) et, d’autre part, ce que je nomme « conscience de la faille ». Les deux éléments sont indissociables et forment le mouvement complet de notre démarche.

J’ai commenté par ailleurs l’émergence de l’âme, partie la plus fondamentale et lumineuse et, d’une certaine façon, la plus facile de ce processus (il y a finalement peu de résistance de notre part à être nourri sur ce plan (voir le voyage dans les strates de l'être). La conscience de la faille est le second élément qui exige un peu plus de nous, en termes d’honnêteté et de persévérance. Il s’agit en premier lieu de reconnaître qu’il existe en soi une faille principale déterminant une grande partie de nos pensées, paroles et actions. Cette faille, souvent masquée, s’exprime sous forme de stratégies (bien visibles, elles, et généralement invariables) pour obtenir quelque chose des autres et de l’environnement.

Cette faille est enracinée dans la « demande d’amour » qui se manifeste au niveau de la strate émotionnelle. Nous en sommes tous affectés à divers degrés mais cette racine, en elle-même, n’est pas la faille. Elle contient encore sa part d’innocence et d’information quant au sens de notre vie. En effet, si nous devons reconnaître que la demande affective tournée vers les autres pour qu’ils nous remplissent de reconnaissance et d’attention est peine perdue et cause d’un cercle vicieux de souffrance, la nostalgie de l’amour qui est à l’origine de cet instinct est porteuse d’un message beaucoup plus profond. Cependant, nous ne sommes pas éduqués à reconnaître nos mécanismes intérieurs et une faille est donc venue se creuser sur cette base. Au lieu de suivre le fil de la nostalgie d’amour (qui nous invite vers l’âme), nous suivons celui de la quête affective qui conduit à une impasse (parce que trop tournée vers les autres). La faille est donc la forme personnelle de cette blessure d’amour universelle. Reconnaître précisément la forme de cette faille est une grande aide, car cela nous permet de ne pas nous aveugler sur nos propres comportements. J’évoque ici une blessure qui se travestit constamment d’alibis, ne s’avoue jamais franchement et entretient ainsi le cercle vicieux dont je parlais précédemment.

Nous constatons que la faille ne fait pas obstacle au cheminement dans les strates de l’être. Nous sommes tous capables d’accéder à l’âme et de la laisser infuser les strates supérieures. Mais cette émergence s’avère insuffisante pour guérir totalement de cette faille douloureuse. L’intelligence de la vie nous ramène constamment à ce point sensible pour que nous y portions notre attention. Afin d’y parvenir et de réaliser à quel point ce chemin de guérison peut changer notre vie, je propose de procéder avec les étapes suivantes :

-          Dans un premier temps, nous devons prendre le temps de formuler notre faille de la façon la plus parfaite possible. Cette formulation est l’étape la plus fondamentale du processus. Nous savons tous plus ou moins quels sont nos « défauts périphériques », mais verbaliser la faille, de façon absolument honnête, demande plus d’acuité et de bonne volonté. D’abord parce que nous avons l’habitude de présenter le versant « victime » de la faille (on dira plus facilement « Je me sens rejeté » que « Je demande une attention exclusive des autres », par exemple). Il faut d’abord traverser cette habitude de déguiser nos attentes. Il y a un préalable à cela, que personne ne peut créer pour nous : nous devons ressentir un désir de vérité et d’authenticité à toute épreuve. Sur cette base, rien ne peut nous résister. Mais, même ainsi, il faut souvent plusieurs semaines avant d’arriver à une formulation claire et sans compromission, qui résonne fortement en nous, faisant vibrer les parois de la faille sans trop nous ébranler. Cette formule doit être directe, sans détour, et désigner aussi succinctement que possible ce dont il est question. Il n’est pas question de se mortifier avec ou d’en faire une culpabilité mais de jouer au jeu de la vérité.

-          À partir du moment où la formulation nous satisfait profondément (il est bon de la faire entendre à quelqu’un d’autre, afin de déceler d’éventuelles traces d’évitement qui peuvent y demeurer), elle constitue une sorte de « phrase de rappel » à se remémorer silencieusement chaque fois que l’on ressent un malaise dans la vie quotidienne. Dans l’exemple donné plus haut, la phrase serait donc « J’attends (j’exige) une attention exclusive des autres ». C’est le point crucial de cette conscience de la faille. Il y a de grandes chances que, même avec la certitude de souffrir à cause de quelqu’un d’autre ou d’une situation extérieure, notre faille soit en réalité la cause unique de notre difficulté. Le but de l’exercice est de trouver le courage de se rappeler la formule, puis de se dire « c’est ça qui se passe » (sous-entendu « … et rien d’autre » ou « … à cause de personne d’autre »). Et cela, même si ça doit se produire dix fois par jour, voire davantage. À la frustration de réaliser que nous sommes presque toujours sur la même faille et de ne plus pouvoir en rendre les autres responsables, va succéder la joie du chercheur honnête qui réalise que ses tourments sont tous enracinés dans une pulsion unique (simplifiant les analyses de nos comportements) que la phrase de rappel va finir par mettre en lumière, de sorte que nous ne puissions plus revenir à nos anciennes habitudes d’accuser tout et tous au lieu de notre propre faille.

-          La troisième séquence de cette démarche nous conduit à mettre fin aux stratégies issues de la faille pour obtenir quelque chose des autres ou de l’environnement. Les stratégies sont la partie visible de l’iceberg de la demande d’amour. Elles sont des comportements récurrents, en aveugle, et souvent mal reçus par les autres, que nous subissons comme des automates et faisons subir aux autres aussi longtemps que nous n’y apportons pas cet éclairage indispensable. Si notre formulation est bien trouvée, si la phrase de rappel est bien acceptée, si nous nous la remémorons suffisamment souvent, à bon escient, afin de rassembler nos combats éparpillés dans tous les sens en une cause principale, le besoin de répéter ces stratégies va s’éroder. Dans l’exemple choisi plus haut, la demande d’attention peut être insistante, user de comportements émotionnels ou verbaux qui provoquent plus de chaos qu’autre chose dans nos relations avec les autres. Pourquoi continuer à faire  ce qui perpétue notre souffrance et celle de notre environnement lorsque nous avons vu de quoi il est vraiment question ? Le quotidien est un terrain de jeu inépuisable pour mettre en pratique cet abandon volontaire des stratégies. Nous avons beaucoup à y gagner.

-          L’émergence de l’âme, en parallèle de cette démarche exigeante, vient nourrir de lumière notre chemin. C’est pourquoi je parle de « deux jambes » pour avancer. L’une sans l’autre provoque une forme de déséquilibre. Le chemin dans les strates, vers l’âme, nous ramène à cet espace de toutes les résolutions, profondément en soi. Il nous ramène au Sentiment et à l’Intuition. Il nous rappelle que notre nature profonde est ouverte et sans attente. C’est un réel apaisement. Nous vivons ainsi moins douloureusement cette conscience de la faille.

-          Enfin, une perspective lumineuse s’offre alors à nous, parce que ce jeu de vérité est la clé de l’aboutissement de notre chemin de vie. Nous ne pouvons pas seulement méditer et essayer de jouir des douceurs de l’âme, tout en perpétuant au quotidien nos stratégies diviseuses et entropiques ancrées dans notre faille. C’est ce qui se produisait souvent dans nos spiritualités. Nous voulions nous contenter de nos pratiques apaisantes comme des bulles de douceur séparées des responsabilités de l’existence terrestre, de la relation aux autres. Nous fermions les yeux sur nos comportements conflictuels tout en cherchant la paix en nous-mêmes. Quelque chose de plus unifié et mature nous est demandé. C’est notre part courageuse dans l’avènement de l’âme au sein de la matière du monde, de la consistance de nos relations. Et cette part vient ouvrir de nouvelles portes. Je le redis : il est plus facile de venir jusqu’au seuil de l’âme, malgré nos failles (tout le monde est capable de méditer ou de faire la « descente des strates »), que d’ouvrir certaines portes, avec elles (certaines étapes spirituelles sont incompatibles avec nos compromissions). Il existe en effet des passages ultimes pour l’âme humaine pour lesquels nous devons apprendre à nous dénuder complètement. Cela veut dire qu’il y a des portes devant lesquelles nous devons arriver libérés des chaines de notre faille (dans une telle conscience de la faille qu’elle n’est plus parasite mais ferment de sagesse). J’appelle ce nouveau seuil « La Porte des Mystères » et c’est vers ce seuil que nous avançons. L’ultime découverte de notre chemin de vie.

 

 

 

© Thierry Vissac, Textes, photos et dessins sur toutes les pages du site .