ISTENQS
Ici se termine enfin
Notre quête Spirituelle

 

  Aveugles et sourds   
  Thierry Vissac

 

 

 

La communauté humaine est principalement constituée d’aveugles et de sourds.

 

Cette infirmité collective est la cause de toutes les souffrances.

 

Depuis un champ de vision réduit à presque rien et une audition très limitée, les hommes font leurs choix et expriment leurs opinions à chaque instant. Un aveugle qui donne son point de vue sur un arc-en-ciel (qu’il croit être noir) en rencontre un autre lui affirmant qu’il n’existe pas puisqu’il ne le voit pas. Le conflit naissant de ces deux interprétations peut les inciter à se battre, se détester ou s’entretuer.

 

Tout dialogue repose plus ou moins sur ce mécanisme. Le besoin d’exprimer son point de vue, de se défendre et se protéger semble plus important pour les hommes que le désir de s’approcher de l'objectivité ou du réel. Nous n’avons en effet pas été éduqués à questionner nos certitudes et la plupart des guerres que nous menons, en privé ou à plus grande échelle, sont provoquées par cette lacune. Sans cela, nous serions enclins à pratiquer le doute salutaire, conscients des limites de notre champ de vision et de la difficulté à être à l’écoute d’une perception différente.

 

Aujourd’hui, les millions de colères quotidiennes qui s'expriment sur notre planète, de façon plus ou moins violente, les procès que nous nous faisons les uns aux autres, les sentiments d’injustice, les révoltes, les jugements que nous portons les uns sur les autres, sont à peu près tous fondés sur la certitude que notre ignorance vaut mieux que la vérité ou, du moins, que le temps nécessaire pour s’en approcher.

 

De la même manière, nous nous efforçons constamment de recoller les morceaux de nos masques plutôt que de confronter la réalité de notre vrai visage.

 

Au fond, chacun sait pourtant qu’il ne voit pas bien et qu’il entend mal. Mais cela n’empêche personne de tenter de faire entendre ses certitudes d’aveugle à tous les sourds de son entourage.

 

Un exemple commun illustrera mieux le phénomène  pour éclairer cette attitude catastrophique et les moyens de la résoudre : la plupart du temps, nous réagissons aux situations et aux  propos de nos congénères à partir de nos blessures (sentiment de ne pas avoir été compris, de ne pas être écouté, de ne pas être aimé, de ne pas être reconnu). Nous n’entendons pas le reproche qui nous est fait non parce qu’il n’aurait pas de sens mais parce que nous ne voulons/pouvons pas l’accueillir. Nous devenons alors sourd à tout argument.

 

Ce reproche qui nous est fait pourrait pourtant nous rapprocher de la réalité (nous avons, par exemple, tendance à répéter un certain comportement et le fait d’en prendre conscience pourrait nous aider à le faire évoluer). Mais le besoin compulsif de rétablir une autre vérité (celle qui fait moins mal = « je ne suis pas comme tu dis, je veux donner une autre image de moi ») fait que nous ne voyons pas ce qui nous est montré et que nous ne pouvons pas l’entendre. L’auteur du reproche a beau déployer ses arguments pour nous convaincre de la validité de sa perception (qui peut aussi être elle-même limitée), nous ne pouvons en recevoir même une miette.

 

Ce dialogue autiste est celui auquel nous assistons ou participons à longueur de temps. Il y a souvent beaucoup de détresse dans le refus de voir et d’entendre, autant que dans celui à vouloir convaincre. Mais le combat devient vite violent et agressif, les deux énergies se rencontrant avec la force de taureaux qui chargent. Les conséquences sont souvent dramatiques parce que la confusion devient vite totale et sans un arbitrage extérieur qui pourrait tenter, tant bien que mal, de démêler les nœuds du conflit, la guerre s'est ouverte, produisant de nouvelles blessures, meurtrières parfois.

 

Si les hommes ne mettent pas un genou à terre dans leurs croisades pour protéger leurs images, ils ne connaîtront pas la paix, celle qu’ils cherchent, paradoxalement dans leur combat. L’aveuglement est si grand qu’ils ne voient pas que leur désir de trouver l’amour, la paix et la joie les mènent avec détermination vers la haine, la guerre et la tristesse.

 

Nous devons donc réaliser que nous sommes victimes de cette condition d’aveugles et de sourds avant de réaliser qu’elle n’est pas une fatalité. Toutes armes dehors et emportés par nos instincts de rébellion systématique, nos défenses automatiques, il nous sera impossible de voir le jour, nous ne noterons aucun progrès dans nos rapports avec les autres, nous ne vivrons jamais autre chose que la division et la séparation. Nous resterons également tristes devant l’état du monde... que nous créons ainsi.

 

Il est nécessaire de restaurer notre capacité à « accueillir » ce qui nous arrive, par la bouche d’un autre, par les retours inattendus de la vie. Et cela demande plus qu’une décision tiède prise dans un instant de tranquillité. Toute notre attention doit être consacrée à cette prise de conscience de nos instincts omniprésents, au cœur de tout dialogue, de toute communication, de toute tentative de rejoindre l’autre.

 

Cette réalisation se fait en soi, avant tout.

 

L’aveugle ne voit pas l’énergie qui porte ses propos, la blessure qui provoque ses arguments et le sourd n’entend pas les conseils (plus ou moins habiles mais souvent authentiques) qui lui suggèrent de voir ce qui se passe vraiment. Cette inconscience de ce qui les anime réellement les rend l’un et l’autre insensibles à toute perception nouvelle. Ils sont repliés sur cette réaction animale, sauvage, qui leur dicte leurs réponses, comme des gibiers traqués (même s’ils ont parfois développé un art de donner une apparence plus civilisée à leurs défenses). Dans de tels instants, s’ils pouvaient porter un regard honnête sur la situation, ils verraient qu’ils ne savent pas ce qu’ils font, qu’ils ne savent pas ce qu’ils disent. Ils confieraient qu’ils ne savent pas qui ils sont vraiment mais qu’un besoin impérieux les pousse à rejeter ce qu’on leur dit parce qu’ils ont le sentiment que s’ils l’acceptaient, leur monde s’effondrerait.

 

L’effondrement de ce monde n’est pas une mauvaise chose, parce que c’est derrière ce décor de château fort que se trouve notre nature véritable et, par voie de conséquence, le salut de toute l’humanité. Il est nécessaire d’accepter en tout premier lieu de reconnaître l’ignorance que produit l’aveuglement et la surdité et d’avancer avec humilité vers une découverte qui ne nous laissera pas toujours sur ce plan de nos défenses et de leurs perversions douloureuses. Mais nous ne pouvons cependant pas faire l’économie d’un regard sans concession sur ces mécanismes qui nous crèvent les yeux et les tympans si nous voulons restaurer une perception plus large du sens de notre existence.

 

Nous sommes le plus souvent aveugles et sourds, dans un monde où la cécité et la surdité sont la norme. Mais si le désir de voir et d’entendre commence à apparaître, même timidement, nous allons confronter cette énergie impérieuse qui fait de nous des pantins, malgré nos pensées spirituelles, nos pratiques et nos certitudes. Cette confrontation se fait en soi, progressivement, et ouvre la porte à une relation authentique et libre.

 

 

Pour approfondir ce regard, lire « Être avec ce qui est ».

 

 

     

  © Thierry Vissac, Textes, photos et dessins sur toutes les pages du site .